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Wochenschrift für Anthroposophie ‹Das Goetheanum›

Vers la paix, par le dialogue intérieur

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Vers la paix, par le dialogue intérieur

Bodo von Plato

La guerre et la paix font partie de l’homme. Elles faisaient et font encore partie de la vie, elles sont présentes dans les relations entre les hommes et sont connues de toutes les sociétés, cultures et civilisations. Les visages de la guerre et de la paix sont cependant aussi divers que les lieux, les époques et les hommes. Ils sont entièrement déterminés par la façon dont les hommes ressentent et pensent, par ce qu’ils veulent et peuvent, par ce qu’ils sont prêts à faire ou ne pas faire. En ce sens, guerre et paix dépendent de la conscience. La conscience humaine détermine la guerre et la paix, des désaccords mineurs aux grandes guerres mondiales qui marquent leur époque, de l’amour entre deux personnes en passant par la compréhension mutuelle entre communautés étrangères jusqu’aux mouvements globaux de solidarité, à la Déclaration universelle des droits de l’homme ou même aux institutions internationales, dont la mission est la paix mondiale. La guerre et la paix sont dépendantes de la conscience − et en retour elles imprègnent la conscience humaine, inter-humaine et de l’humanité.

Dans ce processus, la conscience est parfois plutôt déterminée par la vie et d’autres fois c’est l’inverse. Par exemple, dans certaines cultures indigènes ou dans la période antique, guerre ou paix étaient provoquées par la réalité de la vie et poussaient à des modifications de la conscience alors qu’aujourd’hui, c’est généralement le geste inverse qui se manifeste.

Enfin, le rapport entre conscience et vie peut lui-même être considéré dans cette perspective. Si elles sont dans un rapport guerrier, conflictuel, la conscience peut repousser la vie, la tenailler, la rationaliser, la relativiser et la virtualiser, alors que la vie de son côté peut rendre la conscience confuse et repousser la réflexion, le questionnement, la diversité des sentiments parfois contradictoires et l’action raisonnée. Le conflit entre conscience et vie semble naturel, mais la paix et l’amitié entre conscience et vie peuvent aussi être considérés comme le plus beau des fruits de la culture intérieure au sein de sociétés ouvertes (dans le sens du concept développé par Karl Popper) ou esthétiques (Friedrich Schiller).

Bien des années avant la Première Guerre mondiale, alors que les polémiques européennes poussaient le monde entier dans le gouffre, Rudolf Steiner décrivait comment la paix entre les hommes ne pouvait être fondée que sur une culture intérieure. « Il s’agit bien de dévier le conflit de l’extérieur vers l’intérieur de l’homme [...] La déviation du conflit dans le monde extérieur dans une harmonisation des forces intérieures de l’homme : c'est aussi une façon de décrire la marche en avant de l’évolution de l’humanité »

La lutte entre la conscience et la vie

Comment se présenterait une harmonisation des forces intérieures au lieu d’un conflit transporté dans le monde extérieur, et quel rôle y jouerait la relation entre la conscience et la vie ? En posant cette question, il apparaît qu’une des caractéristiques des méthodes anthroposophiques pour le développement intérieur et spirituel est de mettre en lien des éléments jusqu’alors séparés. Dans le passé, le candidat au développement spirituel était enjoint de se retirer de la vie, de se distancier de la vie extérieure pour se consacrer uniquement à l’évolution intérieure, psycho-spirituelle. À l’opposé, le chemin des Mystères était fermé à celui qui faisait son chemin dans le monde − mis à part quelques rares exceptions, comme par exemple la chevalerie spirituelle. Cette séparation tenait compte de l’existence de deux chemins distincts menant à l’éclosion du principe de l’individualité au cours de l’évolution de l’humanité. Ce que nous ressentons aujourd’hui habituellement comme « Je » vit dans l’intériorité et se manifeste dans nos forces psychiques, dans nos sentiments, notre recherche de la connaissance, dans nos tentatives de mener notre vie avec conscience jusqu’à une auto-éducation, lieu d’une lutte pour une transformation que nous avons nous-même déterminée. Ce « Soi central » est marqué par la conscience. Une autre instance, que l’on ressent d’abord moins liée au Soi ou au « Je », vit dans l’environnement. Elle me construit comme venant de l’extérieur, elle semble venir du monde vers moi sous la forme d’événements ou de rencontres, de défis, de questions et de processus qui ne sont apparemment pas de mon fait. Et cependant c’est bien moi, et aucun autre, qui fait l’expérience de toutes ces choses. Ce « Soi périphérique », si on peut l’appeler ainsi, est déterminé par la vie et le destin, il est marqué par le monde.

Plus nous devenons individuels et conscients de nous-mêmes en tant qu’hommes, plus clair se fait le pressentiment de la sagesse et de la bonté de ce Soi déterminé par la vie et par le monde. Plus les limites de la conscience et de ses conséquences néfastes pour la vie deviennent visibles, plus l’aspiration à les mettre dans un rapport juste devient pressante. Lorsqu’ils ressentent la cassure entre l’intérieur et l’extérieur, entre leur « Je » et le monde, et qu’ils découvrent ou pressentent leur responsabilité vis-à-vis du monde, les hommes aspirent à une spiritualité du quotidien, à un quotidien illuminé par les Mystères. Non pas un mélange indifférencié entre réalité quotidienne de la vie et culture intérieure consciente, mais bien une interpénétration éveillée et subtile de la conscience et de la vie. Ce faisant, il vaut la peine de faire attention à ce que l’influence directe ou voulue de l’auto-éducation consciente sur la réalité de la vie ne devienne pas prédominante. Car tout ce qui est connu et voulu consciemment est nécessairement limité, provisoire et parcellaire et ne peut donc aucunement rendre justice à la complexité de ce qui est réellement vivant et encore moins à la complexité du destin. À ce niveau, l’indétermination et le « laisser-libre » sont des garants pour une évolution digne de l’homme, particulièrement dans les débuts de l’auto-éducation.

Jens Peter, ‹Dialogue›, Aquarelle

La vie dans la conscience – S’exercer

Il semble d’abord pertinent de contenir les éléments de développement intérieur à des moments séparés, à côté et à l’extérieur de la vie. Cependant, ce sont bien de réalités de la vie dont on s’empare dans ces instants. Les forces de conscience ne sont donc pas envoyées dans la vie : elles prennent possession de fragments de la vie. Les « six exercices complémentaires » sont un exemple important d’exercices ainsi menés par la conscience. La concentration, l’initiative et l’équanimité, la positivité et l’absence de préjugés ainsi que l’harmonie de ces qualités visent directement une « harmonisation des forces intérieures ». Cependant, si on les déplace directement dans le quotidien, elles provoquent des dégâts. En tant qu’actes de la conscience qui visent une modification du Soi intérieur, elles peuvent perturber la vie sociale et le travail dans différents domaines, mais également empêcher d’établir un rapport réellement spontané aux choses ou d’accomplir des actes conformes aux lois du destin. En bref, elles étouffent mon authenticité, me retenant dans mon intériorité en cours de développement et m’empêchant d’être présent aux situations données de la vie dans ma disposition du moment, avec toutes mes imperfections. Je ne m’adonne plus à la vie comme homme contemporain mais je m’isole du monde, je construis un monde intérieur toujours plus vide, à partir duquel je ne peux plus entrer dans un rapport juste avec le monde, intérieur ou extérieur, depuis mon promontoire soi-disant serein et supérieur. La dualité entre « Je » et monde se polarise entre égocentrisme et perte du monde, je me perds dans l’illusion de la connaissance et l’éloignement de la vie − précisément comme celui qui, en refusant tout exercice et développement intérieur, est rapidement condamné à errer dans l’illusion de la vie et l’éloignement de la connaissance.

Dans des moments isolés toutefois, bien loin des exigences du moment, je guide consciemment la réapparition des événements de la journée et de la vie dans les six exercices. Je les recrée intérieurement par ma propre volonté, tels qu’ils étaient, sont ou seront dans la vie. C’est là que je peux me former à leur contact, par l’exercice, en dirigeant mon attention sur un aspect de ces événements. Dans la concentration, j’intensifie l’attention de ma pensée ciblée sur tel objet ou processus de la vie − et non pas par des efforts vains visant à repousser ce qui essaie de s’infiltrer dans ma conscience. Dans l’exercice de l’équanimité, je renforce mes sentiments tout en surveillant leur teneur, leur origine et direction et surtout leur expression − et non pas en étouffant les sensations et les sentiments. Il en va de même pour les trois autres qualités : l’initiative, la positivité et l’absence de jugement. Dans le sixième exercice, qui consiste dans une mise en harmonie des cinq précédents, je cherche un équilibre adapté des exercices, un accord qui dépend de ma vie et de ma conscience actuelle. Ce travail n’est jamais négatif, ne se fait jamais contre quelque chose. Il s’agit toujours d’un éclaircissement, d’une affirmation, d’une intensification, c’est-à-dire de la formation d’une « vie intérieure riche » (Rudolf Steiner).

Et les implications pour la vie ? Cela ne me regarde pas. À ce niveau, avoir une volonté consciente et dirigée, ce serait à nouveau porter atteinte à la sagesse de la vie et au « Je périphérique » de la destinée avec une conscience dont les moyens sont insuffisants. En fait, les fruits de ces exercices me seront donnés. Les conséquences de mon entreprise intérieure me viendront du monde et dans le monde. La vie offrira des situations où je pourrai me lier à une personne ou à une chose en étant plus concentré sans être rigide, plus entreprenant sans être agité, et plus équanime sans être indifférent. Ce seront des moments dans lesquels je pourrai être positif sans tomber dans l’excès ou le refus de la critique, où je pourrai aborder les situations ouvertement en évitant la naïveté ou l’angélisme. La vie prendra une direction car les forces de l’âme nourries en silence commenceront à agir lentement sur le destin. Plus on renonce à vouloir influencer la vie par l’exercice conscient de l’âme, plus ce dernier semble avoir une influence juste.

La conscience dans la vie − Règles

Un autre type de pratique, peut-être moins connu – qu’on appelle les quatre règles fondamentales ou générales du développement ésotérique − ne doit pas être détaché et séparé de la vie comme c’est le cas des exercices complémentaires. Il s’agit premièrement de vérifier toutes les représentations vivant dans mon âme, deuxièmement d’enrichir la somme de mes représentations, troisièmement de développer une culture de la sympathie et de l’antipathie jusqu’à se dépouiller de tout souhait personnel dans les questions touchant à la connaissance et quatrièmement, de surmonter la peur face à ce qui semble abstrait. Il ne s’agit plus d’exercices mais de règles. Je ne les exerce donc pas à certains moments isolés, mais j’y pense régulièrement pour évaluer comment elles se rapportent à ma vie. Quelles sont les représentations vivant dans mon âme dont je ne connais, ni questionne ou n’ai vérifié les origines, la validité ou le rapport à la réalité ? Ou encore (par exemple) : à quel point mes représentations qui n’ont pas bougé depuis des années sur les causes de l’éclatement de la guerre de 1914 sont-elles limitées ? Il est grand temps de les élargir et de découvrir de nouveaux points de vue à ce propos. Il en va de même avec les deux autres règles. Tout comme les exercices complémentaires requièrent une attention complète à certains moments pour apporter ensuite un changement immanent dans la vie, de même, les règles constituent un arrière-plan permanent de la conscience pour les événements de la vie. Elles vibrent en unisson avec eux. Je les place occasionnellement au premier plan pour mesurer et juger ce que j’ai vécu. Ici je cherche l’ajustement, tout comme je cherchais l’intensification avec les exercices complémentaires. Par exemple, si je transmets à un tiers un jugement que j’ai reçu sans l’avoir vérifié, je ne vais pas pouvoir annuler cette action. Cependant, mon besoin et ma capacité de garder pour moi ou même de renoncer à transmettre des jugements que je n’ai pas vérifiés dans une situation équivalente future vont grandir lors de la réflexion correspondant à la première règle. Il en va de même pour les trois autres règles. Leur présence dans la conscience modifie le rapport à la vie et particulièrement le rapport à la vie des représentations, qui joue un rôle si important aujourd’hui. La conscience ne se met plus en rapport avec la vie, avec le monde et avec elle-même par l’exercice, mais par l’auto-réflexion occasionnelle. Avec la pratique de ces règles, la vie est modifiée directement par la conscience, et les deux se rapprochent l’une de l’autre par ce processus.

Cadeaux de la vie

Comme troisième motif d’une pratique de la paix par l’harmonisation des forces intérieures, j’aimerais évoquer les attitudes d’âme que sont la vénération et l’humilité. Il s’agit ici de caractéristiques psycho-spirituelles qui ne peuvent ni être exercées, ni réglementées. Ce sont des cadeaux de la vie qui transforment fondamentalement la conscience. Ils viennent du monde vers nous, ils viennent du « Je périphérique ». Ils fuient la manipulation consciente, ils sont ou ne sont pas. Ils peuvent évidemment évoluer, en tous cas dans des dimensions temporelles aussi vastes que les forces de vénération et d’humilité sont profondes. Je peux bien sûr me mouvoir vers elles, leur porter de l’attention et une haute considération, mais c’est surtout par la vie que je peux apprendre en quoi et comment elles ouvrent sur une vie et un sens ouverts et humains. C’est en les abordant de manière modeste et réceptive que leur force transformatrice peut se manifester dans la vie et avoir un impact dans la conscience, pas en les exigeant chez moi ou chez les autres. Elles restent cependant essentiellement conditionnées par le destin, elles sont préparées dans la petite enfance ou peuvent même provenir de prédispositions antérieures à celles de mon existence actuelle.

Le rapport entre ces six exercices, quatre règles et deux attitudes donne un aperçu de douze champs d’activité pour une culture intérieure génératrice de paix. Ils deviennent des instants significatifs d’un dialogue entre la vie et la conscience qui mène à l’harmonisation des forces intérieures. D’un côté, ce dialogue me permet d’entrer dans un rapport plus immédiat avec la vie et le monde et, de l’autre côté, il façonne un espace intérieur dans lequel une immédiateté devient possible dans la rencontre avec un monde d’êtres suprasensibles à travers la méditation. De par son caractère, l’expérience de l’esprit que cet espace rend possible ne mène plus au-delà de la vie, mais en son sein. Cette culture du dialogue intérieur ne risque pas de mener à l’oubli du monde, elle est une contribution silencieuse au dépassement de la séparation entre « Je » et monde, entre la conscience et la vie, entre la connaissance de l’esprit et la conduite de la vie, ces principes dualistes fondamentalement guerriers.


 (1) R. Steiner, 4 juillet 1909, GA 112, L’Evangile de St Jean dans ses rapports avec les trois autres Evangiles.
(2) R. Steiner,
Théosophie, L’initiation, Les Degrés de la connaissance supérieure, La Science de l’Occulte
(3)  R. Steiner, Ce que chacun doit exiger s’il veut suivre un développement occulte, GA 245 et GA 267, in Le coeur éthérique et les six exercices, Ed. Triskel.